Paraskevidekatriaphobie ou la phobie du Vendredi 13

La dernière Cène de Léonard de Vinci, ou plutôt [->art281] de Boris Lehman tournée rue Godecharle en 1985

Il lui avait donné rendez-vous au Bear’s Bar, 13bis place du Luxembourg, et un vendredi 13 en plus. Il ne manquait plus qu’ils aient été treize à table. A cette pensée, il frissonna. Car pour tout vous dire, Stephen souffrait d’une maladie bien étrange. Du moins pour celui qui n’en souffrait pas justement. Stephen souffrait de paraskevidekatriaphobie. Du grec Paraskevi et dekatria qui signifient respectivement vendredi et nombre 13. Comprenez qu’il avait peur, qu’il éprouvait une phobie, l’aversion la plus profonde du nombre 13 et plus précisément du vendredi 13. Et pour ceux qui en souffrent, cela est quasi invalidant. Surtout pour un lobbyiste bien en vue dans les sphères influentes du Parlement Européen. Un gars censé être rationnel, les pieds bien sur terre. Dans un milieu anglo-saxon, cela aurait encore pu passer. Il était courant de ne pas trouver de treizième étage ou de numéro 13 dans les rues aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. Mais ici, dans les milieux européens, parmi tous ces latins, qui plus est, ces germains, il serait passé pour un original. Inconcevable dans le cadre de sa fonction.

François, acteur de la scène du 13 bis place du Luxembourg, né en 1984, un vendredi 13 ! Son ange gardien le tient à l’oeil.

Il s’approchait avec appréhension de l’établissement. Il remarqua le cerf qui se découpait dans le vitrail au-dessus du pas de porte, vestige de l’ancien établissement. Il pouvait distinguer plusieurs silhouettes se dessiner derrière la vitrine opaque. Il ne put s’empêcher de les compter. Un, deux, trois… pour l’instant, il n’en dénombrait que six. Pour l’instant… car il n’avait pu savoir exactement combien de personnes avaient répondu présentes à cette invitation.

Un grand rouquin tacheté l’accueillit d’un :

Hi Stephen.

Hi Johanson, lui répondit-il.

Johanson était danois, en poste depuis seulement un an. Ils avaient pris tous deux le pli dès le départ de parler français entre eux pour parfaire cet idiome assez complexe pour leurs palais respectifs. De toute façon, il y avait une majorité de français ou de francophones dans les sphères qu’ils avaient l’habitude de côtoyer. Il y en aurait d’ailleurs plus que probablement un grand nombre parmi les invités à ce repas.

Tu sais si nous serons nombreux ? fit Stephen avec le plus de désinvolture dont il était capable.

Aucune idée, fit l’autre, sans vraisemblablement y attacher la moindre importance.

Tout en continuant la conversation sur le ton le plus badin généralement de mise dans ce genre de réunion, Stephen tentait de repérer la table destinée à accueillir leur groupe. Là était dressée une table pour six personnes. Trop peu, estima-t-il. Partout ailleurs, il y avait les petites tables rondes pour deux personnes avec leurs chaises en plexiglas destinées à accueillir la clientèle habituelle des jeunes eurocrates qui venaient y prendre un verre en soirée, en regardant des vidéo-clips criards sur grand écran avant de rentrer chez eux. Au bout d’un moment, il avisa au fond de la salle, dans la partie terrasse, une grande et longue table nappée de blanc mais dépourvue de toute vaisselle. N’y tenant plus, il s’excusa auprès de Johanson et se dirigea vers le patron du lounge bar qui arborait une chemise dans les tons lilas, parfaitement assortie à celui des murs de son établissement. Il lui posa sans détour la question qui lui brûlait les lèvres.

Savez-vous combien de personnes sont attendues pour notre groupe ?

Mademoiselle Van Hamme n’a pu le dire précisément. Entre douze et quinze probablement. C’est pour cette raison que nous avons opté pour le buffet à volonté. Les invités se serviront et s’installeront librement.

Merci, répondit Stephen avec un froncement de sourcil.

Quelle organisation ! C’est encore un coup de cette petite dinde de Jeanne Van Hamme. Ne même pas savoir combien de personnes on allait recevoir. C’était pour lui une chose proprement inconcevable. Si ce n’avait été pour Wil, il se serait bien enfui à toutes jambes.

Wil Vance était le supérieur hiérarchique de Johanson. Jeanne en était la secrétaire. Ce jeune loup avait rapidement monté les échelons au sein de la DG et c’était pour fêter les cinq années passées à la tête de celle-ci que l’on avait organisé ce repas. C’était un petit homme au visage rond, déjà affublé d’une calvitie, avec une grosse moustache et des lunettes d’écaille. Wil l’avait personnellement invité. Il ne pouvait donc se permettre de lui faire faux-bond. Il en allait de ses contacts futurs avec ce département. Sa carrière était en jeu. Sa vie même en dépendait. Il le pressentait. Et cela le terrifiait d’autant plus.

Un garçon lui proposa un verre qu’il prit plus pour se donner contenance et masquer sa grande nervosité naissante que par réelle envie.

Il se mit à déambuler parmi les invités, glissant distraitement un mot de bienvenue par-ci, quelques poignées de main formelles par-là sans jamais vraiment quitter la porte d’entrée des yeux et tout en tenant une comptabilité rigoureuse des nouveaux arrivants. Neuf, dix, onze…

Stephen en était à son troisième verre de mousseux et suait à présent à grosses gouttes, s’épongeant le front de son mouchoir à intervalles réguliers.

Ça va ? lui demanda Johanson.

Il fait une de ces chaleurs, lui répondit Stephen le visage rubicond.

Ah bon, je ne trouve pas, tu devrais peut-être aller prendre un peu l’air.

Stephen allait lui répondre que tout allait bien quand Wil fit son entrée, flanqué de sa secrétaire, sous les applaudissements des convives. Treize, se dit Stephen avec effroi dans son for intérieur.

Wil fit un rapide tour de salle pour remercier chacun de sa venue.

Ah, tu es là toi ? fit-il à Stephen en lui serrant rapidement la main.

Evidemment qu’il était là se dit Stephen interloqué, puisqu’on l’avait invité. Wil continua son petit tour au pas de charge. A ce moment, treize coups, comme venus de nulle part, résonnèrent tel un glas. Stephen eut un haut le cœur et il eut l’impression que tout son sang refluait du sommet de son crâne vers le bout de ses orteils.

Ça ne va pas, Stephen, tu es tout pâle ? susurra une petite voix dans son dos, qu’il reconnut immédiatement.

Non, non, tout va bien Jeanne. C’est seulement cette chaleur…

C’est à ce moment que le patron crut bon de s’égosiller, faisant sursauter Stephen.

Mesdames et Messieurs, puisque tout le monde semble être arrivé, je vous invite à aller vous servir au buffet et à vous installer à cette table à votre meilleur convenance.

Tout le monde est arrivé ? émit Stephen dans un souffle quasi inaudible.

Apparemment, répondit Jeanne tout en se dirigeant vers le buffet. Tu viens ?

Heu… oui, oui… j’arrive dans un instant, dit Stephen, hésitant sur la marche à suivre.

Ses yeux affolés allaient du groupe au buffet et du buffet à la porte d’entrée du restaurant, surmontée du grand écran où passaient en continu les clips vidéo, et qui était aussi, en l’occurrence, une porte de sortie potentielle. Il fit un effort surhumain pour ne pas s’y précipiter.

Il fallait qu’il fasse quelque chose. Mais quoi ? Son regard se porta alors vers l’escalier qui menait aux toilettes. Il s’y précipita et en grimpa les marches quatre à quatre, au risque de se rompre le cou.

Devant le miroir disposé au-dessus du lavabo et après s’être aspergé le visage d’eau fraîche, Stephen faisait le point.

Treize. Ils seraient treize à table. L’un d’eux allait y rester, c’était certain. Il avait des dizaines d’histoires de ce genre en mémoire. Treize à table. Un mort dans l’année. C’était arrivé dans sa propre famille. Un oncle… ou un cousin. Il ne se rappelait plus trop bien. Mais le fait était là. Ils avaient un jour été treize à table et six mois plus tard le gars était mort. Et vous auriez bien pu lui dire que l’homme était âgé, qu’il fumait comme un pompier et qu’il était mort d’un cancer du poumon ; pour Stephen, une chose était sûre, il n’en démordrait pas, son parent était mort des suites de ce repas au cours duquel ils s’étaient retrouvés treize à table.

La dernière Cène de Léonard de Vinci, ou plutôt __fg_link_0__ de Boris Lehman tournée rue Godecharle en 1985

Des pas se firent entendre dans l’escalier derrière lui. Instinctivement, ses yeux se portèrent vers le miroir afin de voir, par réflexion, qui s’approchait. Il vit apparaître le visage de Jesus, autre membre de l’équipe de Wil, originaire de Catalogne.

Ah, tu es là toi ? dit-il en lui tapant sur l’épaule avant de pénétrer dans une des toilettes et d’en refermer la porte derrière lui.

Et bien oui, il était là, se dit-il à nouveau intérieurement avec agacement. Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous aujourd’hui ?

Tout en maugréant toujours, il aperçut alors un détail. Toujours par réflexion dans le miroir, il remarqua qu’une clef dépassait de la porte destinée à séparer les toilettes du reste de l’établissement. On avait dû l’y laisser pour permettre aux personnes qui auraient souhaité se rafraîchir plus aisément de pouvoir s’isoler. Sur la pointe des pieds, Stephen se dirigea vers la porte en faisant le moins de bruit possible, en retira la clef de la serrure pour la réintroduire de l’autre côté, referma celle-ci délicatement et donna deux tours de clef quasi inaudibles. Puis, après avoir glissé la clef dans sa poche, il redescendit l’escalier un peu plus détendu. Le temps que l’on s’aperçoive de la disparition de cet idiot et que l’on fasse venir un serrurier, il aurait largement le temps de finir son repas et de trouver une excuse pour s’esquiver.

Le cerf, au 13 place du Luxembourg

Il eut seulement le temps de faire trois pas qu’il resta pétrifié sur place.

Tu as vu qui a pu nous rejoindre lui lança gaiement Jeanne dès qu’elle le vit entrer ?

J’ai finalement pu me libérer, fit Carmela, la nouvelle venue, alors je me suis dit que je ne pouvais manquer cette occasion.

Stephen se secoua littéralement. Il fallait réagir. Faire quelque chose. Et surtout, surtout, ne pas s’asseoir à cette table. La voyant en grande conversation avec Jeanne, son assiette vide devant elle, il eut l’idée de lui demander.

Tu veux que je te prépare une assiette, Carmela ?

Cela lui permettrait de gagner du temps.

Oui, pourquoi pas, fit-elle distraitement.

Il se dirigeait vers le buffet quand elle l’arrêta.

Surtout, ni fruits de mer, ni crustacés pour moi, je suis très, très allergique.

Un sourire machiavélique venait d’apparaître sur le visage de Stephen. Les fruits de mer, où étaient les fruits de mer ? Il empila frénétiquement charcuterie et crudités tout en repérant du coin de l’œil la partie du buffet réservée au poisson. Il détacha un tout petit morceau de mousse de langoustine qu’il glissa sous un bloc de fois gras. Il se dirigea ensuite radieux et déposa l’assiette devant Carmela toujours en train de discuter avec Jeanne.

Elle remercia distraitement Stephen et se mit à piocher dans son assiette toujours à sa discussion. Stephen retourna lentement vers le buffet et se mit à se servir avec nettement moins de frénésie que pour l’assiette de Carmela, hésitant devant chaque plat et surtout ne quittant pas des yeux la table où se trouvaient les deux pipelettes.

Il les observait à la dérobée. Il ne voyait que son dos mais Carmela piochait, piochait toujours. Jeanne n’arrêtait pas de babiller. Comme à son habitude se fit Stephen. Tout à coup elle s’arrêta net, une expression d’indicible perplexité sur le visage.

Mais, … Carmela, … qu’est-ce que tu as ?

Quoi donc, répondit son vis-à-vis.

Ton visage…

Quoi mon visage, fit Carmela en y portant les mains ? Oh mon dieu !..

Elle se précipita sur son sac à main pour en retirer un petit miroir de poche puis elle poussa un hurlement en se relevant et en renversant sa chaise. Tout le monde put alors voir la version féminine d’Elephant Man. C’était proprement « shocking » se dit Stephen un rien dégoûté.

Brouhaha, ambulance, cris et énervements ; une demi-heure d’hystérie s’ensuivit.

Après que Carmela ait été emmenée en ambulance à la Clinique du Parc toute proche et que tout le monde se fut un peu calmé, on se remit donc à table.

Très content de lui, Stephen se mit alors en devoir d’attaquer cette assiette concoctée avec tant de soin en se disant qu’il l’avait bien méritée.

Il allait enfourner la première bouchée qu’il vit alors apparaître le patron avec, à ses côtés, Jesus, la mine défaite.

Je ne sais pas qui est allé fermer la porte des toilettes en emportant les clefs, fit le patron rouge de colère, mais heureusement que j’ai un double de secours. Cela fait trois quarts d’heure que ce Monsieur est enfermé.

Et il était temps qu’on vienne me délivrer, fit Jesus, livide, je suis complètement claustro et là je commençais à manquer d’air.

Mon pauvre Jesus, répondit Stephen au comble de l’affolement en lui présentant une chaise, viens donc t’asseoir.

Et au moment où le « pauvre Jesus » allait poser son séant sur le siège si gentiment proposé, Stephen y fila un grand coup de pied. Le malheureux tomba lourdement sur son coccyx dans un craquement sinistre. Des hurlements déchirants s’ensuivirent.

Brouhaha, ambulance, cris et énervements ; une nouvelle demi-heure d’hystérie s’ensuivit.

Après que Jesus ait lui aussi été emmené et que tout le monde se fut un peu calmé, on se remit à nouveau à table.

Qu’est-ce que tu es maladroit aujourd’hui ne put s’empêcher de lui asséner Jeanne perfide.

Stephen ne répondit rien, bien décidé à faire enfin un sort à cette assiette qui l’attendait depuis une heure.

C’est alors que, pour la deuxième fois de la journée, il portait à sa bouche cette fourchette tant méritée, un « bonjour » sonore le pétrifia, la fourchette en suspens.

Juuuuude, hulula Jeanne en pâmoison.

Oh non, pas lui, tout mais pas lui se dit Stephen tout en refermant la bouche, l’appétit coupé.

Jude, quelle bonne surprise, brailla Wil du bout de la table, viens donc nous rejoindre, qu’on puisse refaire le monde.

Stephen serra les dents. Puis il serra les poings. Ce sale traître, il était donc parvenu à se faire inviter. Jude était son adversaire le plus farouche … et le plus dangereux. Dans un ralenti très cinématographique il vit Jude s’approcher de l’endroit où se trouvaient assis Wil et plusieurs de ses collaborateurs. Déjà, ceux-ci se levaient pour déplacer leurs chaises afin de faire de la place au nouveau venu. Dans un ralenti tout aussi cinématographique, et profitant de la confusion générale, Stephen se vit avancer vers le buffet, empoigner une longue fourchette à découper la viande, se diriger comme dans un rêve vers son ennemi juré et lui planter discrètement mais rageusement l’ustensile dans le postérieur.

Brouhaha, ambulance, cris et énervements ; une demi-heure d’hystérie s’ensuivit à nouveau.

Après que Jude ait été emmené par les ambulanciers, qui ne purent s’empêcher de demander si ce serait bien la dernière fois, et que tout le monde se fût un peu calmé, on se remit à nouveau à table.

C’est alors que, pour la troisième fois de la journée, il portait à sa bouche cette fourchette tant méritée, Wil crut bon d’ajouter.

Patron, après toutes ces émotions, vous avez bien mérité de reprendre des forces. Allez donc vous servir une assiette et venez vous asseoir avec nous.

Noooooooooon, beugla littéralement Stephen, qui bondit de sa chaise pour se précipiter à la gorge du pauvre homme pour l’étrangler, tout en renversant les plats qui se trouvaient sur le buffet et en hurlant : pas treize à table, pas treize à table !

***

Wil regarda s’éloigner l’ambulance, l’air songeur, sa secrétaire à ses côtés.

Quelle tristesse. Un homme si jeune et déjà foudroyé par le stress. Une carrière naissante stoppée nette. Nous sommes bien peu de choses.

Hééééé oui, fit Jeanne.

Ceci dit, une chose m’étonne. Je ne me rappelle absolument pas l’avoir invité.

Son nom était pourtant bien sur la liste. Quelqu’un d’autre l’aura fait. Quelqu’un qui voulait absolument qu’il soit là aujourd’hui.

Quelle journée. C’était vraiment un vendredi 13. Je ne suis pas superstitieux, mais on le deviendrait fit-il en rentrant.

Jeanne resta encore quelques secondes sur le trottoir, le temps de voir tourner l’ambulance au coin de la place. Un léger sourire flottait sur son visage d’ange. Elle se fit la réflexion qu’un homme devrait vraiment faire attention aux confidences qu’il faisait à une femme sur l’oreiller, surtout s’il comptait la quitter par la suite.

***

On put lire dans la petite gazette locale du lendemain :

Vendredi 13 mythe ou réalité ?

Etrange et dramatique affaire que celle vécue par un groupe de fonctionnaires européens hier, vendredi 13, au très sélect Bear’s Bar*, situé 13bis place du Luxembourg. Alors qu’une série d’incidents avait émaillé une partie de l’après-midi, nécessitant le déplacement de plusieurs ambulances, le repas au cours duquel s’étaient finalement retrouvées treize personnes à table s’est très mal terminé. En effet, l’une des jeunes femmes, prise d’un fou rire incontrôlable a fini par s’étouffer, une arrête de poisson lui étant restée en travers de la gorge. Et c’est à la morgue que l’ambulance devait emmener pour la dernière fois de cette journée infernale l’un des convives.

Ceci devrait alimenter les débats sur la question de savoir s’il est prudent on non de se retrouver à treize à table… surtout un vendredi 13 !

FIN

         

2 thoughts on “Paraskevidekatriaphobie ou la phobie du Vendredi 13

  1. Παραςκευίδεκατριαφοβια
    C’était une bien belle aventure. Merci à l’équipe.

  2. Παραςκευίδεκατριαφοβια
    ??? On joue le feuilletonistes ?..

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