Astérix et les Européens

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………………………Décompte : J [[Elections européennes de juin 2009]]- 133

Historiquement colonisé, le Belge se retranche aujourd’hui derrière un village gaulois qui fait de la résistance.

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La situation a quelque chose de schizophrène. Le Belge a un pied dans son terroir régional… et l’autre dans la mégalopole européenne. C’est son côté Astérix. Le village gaulois (« De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves », disait César) n’a plus à faire face à l’envahisseur romain. Désormais, les colons sont des fonctionnaires européens. Oh, ce ne sont pas à proprement parler des colons. Mais plutôt des seigneurs hébergés dans un Château plus patricien que kafkaïen. Cela se dit peu, mais ces nouveaux immigrés de luxe sont vraisemblablement les boucs émissaires de la population bruxelloise. Qui ne leur pardonne pas de vampiriser le cœur de la ville. D’éventrer les quartiers de l’histoire ancienne, en y substituant des milliards de paperasses entassées dans de nouveaux bâtiments aussi ambitieux que froids, et désertés de nuit. Qui les accuse d’être les responsables de la flambée immobilière qui est en train d’incendier la ville, et qui la vide progressivement de ses habitants. Qui développe un racisme anti-eurocrate, en reprochant aux privilégiés de la haute finance, dont les salaires sont astronomiques, de propager un cancer en train d’asphyxier le poumon populaire de Bruxelles. Qui stigmatise aussi le ghetto dans lequel ces élus se seraient enfermés à double tour, en refusant la plupart du temps de s’intégrer à la vie urbaine.

Mais le reproche le plus tenace tient à une équation aussi simple que douloureuse. En dehors des frontières, la Belgique se résume aujourd’hui à Bruxelles, et Bruxelles est désormais synonyme d’Europe. Pas tant celle des bâtisseurs. Non : celle d’une bureaucratie aveugle et désincarnée, qui suscite la montée en puissance des eurosceptiques. En cette équation-là, le syllogisme est clair : Belgique = Europe. Et donc Belgique = perte d’identité, perte de contrôle, perte d’indépendance. Cet héritage-là, fondateur d’un nouveau complexe, c’est peu dire qu’il a du mal à passer. Car loin d’être les complices ravis de la grande machine européenne, les Bruxellois (et par extension les Belges) en sont de plus en plus souvent les premiers adversaires.

Ce ne fut pas toujours le cas. L’installation des quartiers généraux de l’Europe dans cette grosse ville de province fut même considérée, à l’origine, comme ce qui pouvait arriver de mieux à Bruxelles. Qui allait enfin s’éveiller. Et cesser de regarder dans l’assiette du Parisien, du Londonien voire de l’Amstellodamois.

Au lendemain de l’Exposition universelle de 1958, la capitale belge se sent pousser des ailes. Et développe un fantasme de parvenu cher au balzacien Rastignac : monter socialement. Mener la grande vie. Être reconnue dans le monde.

Dans ce contexte, le vieil handicap identitaire devient rapidement un passeport pour la modernité. C’est que, pour les têtes pensantes de la construction européenne, alors en quête d’une capitale symbolique, Bruxelles additionne les bons points. C’est une ville d’une importance moyenne, qui ne fera d’ombre ni à Berlin ni à Londres ou Paris. Or, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pas question d’élire l’une de ces villes caïds : le combat de coqs serait assuré ! Bruxelles a le bon profil. C’est en outre une ville culturellement et linguistiquement métissée, qui pourrait faire office de modèle européen. Et qu’une propagande européenne, qui préfère fermer ses yeux sur les névroses de l’identité belge, continue jusqu’à aujourd’hui à citer en exemple.

C’est une ville, en somme, à l’image de son pays. Douée, dit-on (et on n’a pas tort) pour le compromis « à la belge ». Une ville naturellement diplomate, qui sera la terre d’élection de tous les consensus… même les mous.

Quoi qu’il en soit, flattée d’être soudainement au centre de manœuvres courtisanes, Bruxelles et ses habitants s’emballent dans un premier temps pour le projet européen. On lui offre enfin un destin. Des ambitions. Un éclairage. Une reconnaissance. Et puis, aussi, une promesse de vie de princesse, que n’aurait pas reniée la petite Cendrillon.

Puis, vient le temps des désamours. En ouvrant les yeux, Cendrillon découvre qu’elle a été instrumentalisée. L’Europe ne la désire pas. L’Europe s’en sert, comme d’un vulgaire immeuble de location bon marché. Bruxelles n’est pas la princesse, confirme Gérard
Mortier, le directeur (belge) de l’Opéra de Paris[[Vient d’être nommé directeur du New York City Opera.]]: « C’est la concierge de l’Europe. Elle garde les clefs. Elle nettoie les couloirs[[Le Soir, 3 octobre 2003.]]. »

Pire : son sauveur aristocrate ne l’emmène pas dans les fêtes. C’est au contraire un prince autiste, monomaniaque, qui vit en autarcie dans son Château. Vie de couple ? Zéro ! Mais plutôt cohabitation cynique. Avec un quartier européen qui vit replié sur lui-même, mais qui grignote à coups de millions d’euros l’espace vital de sa « princesse ». L’Europe au cœur de Bruxelles ? Un cimetière dans la ville. Un district sans âme, entouré par d’invisibles murs. Et qui, à l’instar de la Cité interdite à Pékin, se distingue la nuit par son absence totale de mouvement et de vie. À une différence près : la Cité interdite est le phare sombre qui éclaire la grandeur de la civilisation chinoise. Là où le quartier européen illumine plus humblement le génie de la Bureaucratie.

Face à cette Europe qui prend ses aises et allonge les jambes dans le salon du maître des lieux, le Belge voit rejaillir le spectre de ses anciens complexes. Complexe de la concierge. Complexe de Cendrillon. Complexe, aussi, de l’Indien confronté aux colons d’un nouveau western. Avec les cow-boys de la fière Europe, pas de déforestation massive. Mais une variante tout aussi ravageuse, dont Bruxelles fait aujourd’hui les frais : la désocialisation. La disparition de quartiers. La fermeture de cafés et de restaurants indigènes. Le détricotage
de ce qui fait en somme, affectivement parlant, le poumon et le cœur d’une ville.