De la consternation du piéton bruxellois et de la planète Mars

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« De la disparition du passé, on se console facilement ; c’est de la disparition de l’avenir dont on ne se remet pas. Le pays dont l’absence m’attriste et m’obsède, ce n’est pas celui que j’ai connu dans ma jeunesse, c’est celui dont j’ai rêvé…»[[Amin Maalouf en 2012 dans “les désorientés“]]

Depuis que nous avons découvert que nous n’irons pas de si tôt sur planète Mars et que la banquise se réduit chaque jour davantage, la modernité ne peut plus être ce qu’elle a été. Bilan carbone, gaz à effet de serre, coût environnemental sont les garde-fous d’un progrès qui ne peut se réduire à une accumulation démesurée. La préservation affectueuse de notre merveilleuse prison est sans doute une option à la fois plus raisonnable, mais aussi plus désirable.

Pendant que nous découvrons les conséquences dérégulatrices d’une économie mondialisée sur l’environnement bruxellois, nous comprenons que nos déceptions se situent bien au-delà de la nostalgie à laquelle d’aucun souhaite nous réduire. De la maîtrise collective du territoire urbain pour laquelle nous avons luté pendant 40 ans au retour spectaculaire des magnats de la promotion immobilière, il y a une distance que les projets surprenants portés par une administration que nous ne comprenons plus renforce chaque jours davantage. Le progrès auquel nous aspirons ne peut se traduire dans la course spéculative effrénée qui se livre actuellement à Bruxelles sur les rives d’un canal industriel en train de devenir une marina angélique ou alors dans un Quartier Léopold qui se réduit à ne devenir qu’européen.

Dans le quartier européen en train d’oublier qu’il est Léopold, ceux qui habitent encore à Bruxelles ne sont pas les bien venus. Lors d’une journée porte ouverte organisée par l’agence chargée par la vente des appartements de la tour Van Maerlant, un riverain a demandé au sémillant vendeur ce qu’il pensait du recours contre la hauteur démesurée de son si beau projet. Le vendeur rembruni s’est écrié que les bruxellois n’avaient pas le droit de s’exprimer à ce sujet puisqu’ils sont étrangers pour la moitié d’entre eux, que les autres sont devenus trop peu nombreux pour revendiquer et que les mécontents doivent s’installer ailleurs plutôt que d’empêcher les travailleurs de travailler, les promoteur de promouvoir et les vendeurs de séduire on ne sait quels autres habitants qui ne devraient surtout pas être bruxellois.

Dans le quartier européen qui tente de manifester son ouverture aux citoyens européens, les citoyens piétons ne sont pas les bien venus non plus. L’un d’entre eux confronté au débordement d’un chantier qui ne laissait de passage libre qu’au trafic des voitures s’est adressé au chef de chantier pour lui rappeler que la rue était un espace public qui devait rester accessible à tous les usagers et à fortiori aux plus fragiles d’entre eux. Le chef de chantier rembruni lui aussi s’est écrié à son tour qu’il fallait laisser travailler les travailleurs, qu’il devait passer par une autre rue et que s’il n’était pas content il devait aller habiter dans le Brabant.

Nous ne poursuivront pas avec l’histoire de l’ombre portée du Projet Urbain Loi sur le square Marie-Louise, ni avec le conte fantastique du parc Léopold envahit par les phares historiques, ou avec le miracle du cycliste renversé par autobus au coin de la rue Belliard. Elles racontent le même phénomène de fragmentation de l’espace public et de dépossession territoriale. Plutôt que de s’interroger sur ce qui se cache derrière les actions des associations, la consternation des habitants ou les revendications du piéton qui manifestent en toute clarté leur droit d’habiter leur ville, il faudrait se demander pourquoi le projet urbain des administrations pour les rives du canal comme pour le Quartier Léopold “où les évolutions urbanistiques s’attachent à traduire au mieux les évolutions de notre société“ s’opposent à ce point aux aspirations collectives portées par un tissu associatif bruxellois actif depuis plus de 40 ans.

Le dynamisme de ce réseau est pourtant un atout qui a permis à la région bruxelloise d’assoir favorablement son positionnement territorial face aux défaillances des politiques nationales opérants sur le territoire régional dans les années 70. Il s’est constitué pour agir dans la durée, il est donc bien dans son rôle lorsqu’il s’engage aujourd’hui sans se laisser emporter par l’air du temps. Prendre appuis sur les aspirations ancrées dans nos mémoires c’est nous ouvrir des perspectives plus réjouissantes que les contingences d’un présent sans cesse en rupture. Le Brabant est encore une alternative possible à la planète Mars, « mais il serait aberrant de prôner l’exil comme solution unique à nos problèmes moraux.» [[ibid.]]