Episode 12

Je me suis installé chez Bernard.

C’était plus facile que de faire tous les jours l’aller-retour avec le 96. De toute façon, cela faisait un moment que je pensais changer d’appartement, même de quartier. J’ai dit à Bernard que cela ne me dérangeait pas d’habiter chez lui.

On a fait le déménagement avec la Mercedes d’un ami de Bernard. Un type qui fait le taxi de nuit. Au dernier voyage, Bernard lui a dit que je m’appelais Maigret, le chauffeur n’a pas réagi. Il ne voyait pas du tout qui était ce commissaire Maigret. Comme moi, il n’avait jamais lu un livre de Georges Simenon.

Pour les trois trajets, le copain de Bernard nous a demandé 20 euros, prix d’ami.

J’avais laissé pas mal de choses à Cureghem. Il me semblait important de ne rien garder de ce qui m’avait encombré ces dernières années.

La vie m’offrait une chance de tout reprendre à zéro.

C’était peut-être la dernière, je n’allais pas la rater.

En fin d’après-midi, on est redescendu vers la place Jourdan.

On a mangé un paquet de frites avec de la sauce tartare qu’on a par la suite, longuement diluée dans la bière.

Bernard en a profité pour noyer son chagrin. A la fermeture du bistrot, il parlait comme un philosophe :
« Commissaire, si tu restes avec moi, je m’habituerai à l’absence de Monique. »

C’est Bernard qui a proposé qu’on rentre chez lui en passant par le parc.

« On prendra le Parlement par derrière, chacun son tour », a-t-il dit en ponctuant sa phrase d’un coup de reins digne des performances sexuelles que je lui avais longtemps attribuées.

Je n’avais plus mis les pieds dans le parc depuis près de quinze ans.

Bernard semblait connaître son affaire.

Tout en haut, près de l’ancien musée des Sciences, on a failli trébucher sur un Allemand enveloppé dans un sac de couchage. Un type balèze qui faisait le tour de l’Europe en VTT. Il s’était allongé dans l’herbe parce qu’il n’avait pas trouvé l’auberge de jeunesse qu’on lui avait indiquée. Il cherchait aussi un petit boulot pour descendre en Italie, via le Luxembourg.

On lui a proposé de dormir sur le divan.

Très tard, je lui ai parlé d’un coup à faire à l’Intimity.

Il m’a répondu « Ach so ! » en frappant sur la table.

L’Allemagne est un pays fort, ça se voit tout de suite.

Pour le reste, on verra.