Episode 2

De Cureghem au quartier Léopold, j’ai mis exactement 37 minutes.

Je suis descendu du 96 devant la gare. Monique me l’avait bien décrite : de l’ancien bâtiment, il ne restait que la façade, dominée désormais par un Parlement européen très arrogant. Même les voies avaient disparu. Enterrées sous une dalle de béton hérissée de barrières métalliques derrière lesquelles s’activaient des ouvriers.

Je le comprenais, Bernard : malgré le soleil, c’était déprimant. Très.

Il y a dix ans, quand j’avais quitté le quartier, la plupart des habitants s’organisaient pour résister au projet européen. Je les avais laissés pétitionner. Moi, lucidement, j’avais accepté la prime offerte pour m’inciter à déserter un logement promis à la démolition. Il faut dire que mon appartement aurait nécessité des investissements que mes affaires ne pouvaient plus financer. Quelques mois plus tard, quand les dernières maisons de la rue Wiertz avaient été évacuées, Bernard et Monique avaient bien dû s’en aller. Comme tout le monde.

J’avais quitté le quartier avec des rêves et des envies d’ailleurs. De soleil et de mers chaudes.

Au bout du compte, j’avais atterri à Cureghem, de l’autre côté de la ville. Dans un appartement, sous-toits, dont je n’arrivais plus à payer le loyer.

Bernard et Monique avaient eu moins d’ambition. Ils s’étaient installés à une centaine de mètres du chantier. Au-dessus du café La Citadelle de Dinant que nous avions beaucoup fréquenté. Je l’avais appris de la bouche d’un autre ancien voisin rencontré par hasard à deux pas de la Grand-Place. Ce voisin s’était contenté de me donner l’information, mais son regard en disait long. De même, quand il m’avait dit que Bernard s’était mis en tête d’apprendre le bulgare, pour se faire engager aux Communautés européennes, il m’avait longuement regardé sans faire de commentaire.

Ce jour-là, j’avais imaginé que, bercés par leurs rêveries, Monique et Bernard couleraient gentiment dans la bière du rez-de-chaussée.

Il y a dix ans, je m’étais juré de ne revenir sur la place du Luxembourg qu’au volant d’une Saab décapotable, ou d’une BMW noire. Pour une voiture, la couleur noire est très classe.

A cette époque, je pensais pouvoir changer de vie, tout recommencer à zéro.

Gagner beaucoup d’argent et séduire des filles en bikini.

Au lieu de cela, je descendais d’un bus articulé en lisière d’une place que je ne reconnaissais plus. Tous les cafés qui m’avaient été familiers étaient aujourd’hui remplacés par des établissements qui débitaient certainement plus de tartes aux brocolis que de cervelas moutarde. Un vrai gâchis.

L’air chaud du printemps n’y changeait rien. Au contraire. Les trottoirs débordaient de terrasses garnies d’individus portant des badges retenus par des rubans aux couleurs de l’Europe. Ainsi rassemblés, on aurait dit une colonie de vacances ou un campement de jeunes chrétiens.

Inutile de préciser : quand je suis arrivé chez Bernard et Monique, j’étais d’une humeur massacrante.