Episode 4

Mercredi

La veille, je n’avais pas pu en savoir beaucoup plus.

Bernard m’avait dit qu’il voulait se faire la caisse des studios Gisèle.

« Il y a du fric à ramasser, tu peux me croire. »

Entre nous on disait encore « les studios Gisèle », mais hier soir, passant devant, j’avais lu : Intimity sur la nouvelle enseigne. Une intimité qui se payait désormais en euros : à partir de 15 pour une chambre et une boisson non alcoolisée.

A part cela, la maison n’avait pas changé. Avec la Citadelle de Dinant, c’est tout ce qui restait de l’ancien quartier.

J’y avais pensé toute la nuit.

Jusqu’à minuit, j’avais donné raison à Monique : Bernard était à deux doigts de faire une connerie. La dépression ne justifie pas tout : on ne vole pas les individus d’une condition égale ou inférieure à la sienne [[Thésée et Ulysse polémiquent sur cet épisode dans 127, 129 et 138 ]].

Dix ans auparavant, nous imaginions plutôt de dévaliser les banques.

En être réduit à faire la caisse des salons de Gisèle, c’était aussi dégradant que de voler l’argent d’un vieil aveugle. D’autant que nous avions très bien connu Gisèle, elle aurait pu être notre sœur. Heureusement, elle ne l’avait pas été, ce qui m’avait autorisé à l’embrasser sur la bouche. Je me souvenais aussi d’une soirée de Nouvel An où Gisèle m’avait roulé des patins que je lui avais astiqués dans la cour de la Citadelle de Dinant.

Ni Bernard ni Monique ne savaient ce qu’était devenue Gisèle.

Peu importe : aux premières heures de la nuit, j’avais un vrai problème moral avec le projet de Bernard. Abyssale question, tempérée par un embarras financier tout aussi problématique. Dix ans et quelques mauvais placements avaient entièrement englouti le butin avec lequel j’étais parti de la rue Wiertz. Longtemps, je m’étais convaincu que je traversais une mauvaise passe. Mais la passe n’en finissait plus. Depuis quelques mois, je n’essayais plus de me convaincre de rien. J’essayais simplement de ne pas trop y penser. Et, les nuits où je dormais, je rêvais que j’étais propriétaire d’un hôtel de luxe, costume Armani et Beretta 9 mm.

Cette nuit-là, je ne dormais pas.

Je pensais à Bernard et Monique, et à mon père qui, même s’il était con, ne disait pas que des conneries. Souvent, il répétait à ma mère que le destin n’existe pas :

« Il y a des choses qu’on voit et d’autres qu’on ne voit pas », lui disait-il.
Je n’ai jamais vraiment su ce que mon père voyait. Par contre, je ne pouvais ignorer que le retour à la rue Wiertz serait le signal d’un nouveau départ.

Cet élément changeait légèrement mon point de vue.

Sans donner tort à Monique, je ne voulais pas non plus accabler Bernard.

Un homme, certes un peu épais, mais qui n’avait jamais renoncé à gravir l’échelle sociale. Personne en dehors de lui n’aurait eu la patience de suivre quatre années de cours de bulgare avec l’espoir, très hypothétique, de voir un jour ce pays rejoindre les Communautés européennes, ce qui lui aurait ouvert les portes du bâtiment de verre qui, maintenant, écrasait le quartier. Son quartier. D’après ce que Bernard m’avait confié la veille en alignant ses bières, c’est au cours de bulgare que l’idée lui était venue de vider les caisses des anciens studios Gisèle. Soucieux de s’imprégner de la culture du pays dont il étudiait péniblement la langue, Bernard s’était lié avec un cousin du prof dont la belle-sœur avait travaillé quelques mois pour le patron des studios Intimity. « Un Grec », m’avait précisé Bernard comme si cette particularité expliquait beaucoup de choses.

« Il se fait des couilles en or », avait-il ajouté.

A la lueur de l’insomnie, tout s’était un peu mélangé : la prédiction de Gisèle, les couilles européennes, l’or parlementaire et l’intimité bulgare.

En voyant poindre l’aube, j’étais sûr d’une chose : contrairement à ce que pensait Monique, Bernard n’avait peut-être pas tout entièrement tort :

« On se refait la main aux studios Gisèle. Pour le reste, on verra. »

         

4 thoughts on “Episode 4

  1. Episode 4
    Ariane, vous a-t-on déjà félicitée : c’est très amusant et drôle, votre littérature. Il faut continuer, vous avez du talent.Marie(le génie du clavier

  2. Episode 4
    Ariane, vous a-t-on déjà félicitée : c’est très amusant et drôle, votre littérature. Il faut continuer, vous avez du talent.Marie(le génie du clavier

  3. Episode 4
    Merci Marie et mes félicitations pour ce premier commentaire.
    A quand votre inscription comme auteur?
    Voudriez-vous en attendant faire partie de notre liste mail de discussion? (vous recevrez tous les mails que s’échangent les auteurs du site, ainsi que les nouveautés publiées, et pourrez donc participer à leurs discussions).

    Vous écrivez ce commentaire sous l’épisode quatre de « Gare du Luxembourg ». J’espère qu’il n’y a pas un malentendu : les épisodes de « Gare du Luxembourg » ne sont pas de moi, mais de Pascale Fonteneau. Moi je n’écris que les modestes aventures d’Ariane et Oscar au pays du Gigantesque Parlement ainsi que les introductions à la nouvelle de Pascale Fonteneau.

    A bientôt sur le site.

  4. Episode 4
    Merci Marie et mes félicitations pour ce premier commentaire.
    A quand votre inscription comme auteur?
    Voudriez-vous en attendant faire partie de notre liste mail de discussion? (vous recevrez tous les mails que s’échangent les auteurs du site, ainsi que les nouveautés publiées, et pourrez donc participer à leurs discussions).

    Vous écrivez ce commentaire sous l’épisode quatre de « Gare du Luxembourg ». J’espère qu’il n’y a pas un malentendu : les épisodes de « Gare du Luxembourg » ne sont pas de moi, mais de Pascale Fonteneau. Moi je n’écris que les modestes aventures d’Ariane et Oscar au pays du Gigantesque Parlement ainsi que les introductions à la nouvelle de Pascale Fonteneau.

    A bientôt sur le site.

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