Episode 5

Depuis le départ d’Irène, la Citadelle de Dinant n’ouvrait pas avant 11 h 30. Pour les bières du matin, Bernard avait dû se replier sur la cafétéria de la gare qu’il m’avait vantée sans enthousiasme :

« Tu verras, c’est grand, c’est propre, il n’y a personne, mais la serveuse est sympa. »

En descendant du 96, je suis rentré tout de suite dans la nouvelle gare. La plupart des gens en sortaient. Ils marchaient vite.

Entre la dalle de béton et les voies, un immense hall avait été aménagé. Tout semblait démesuré, trop grand, trop neuf, trop aseptisé. Ultra moderne. Dans un coin, j’ai vu un marchand de journaux et presque en face, la cafétéria dont Bernard m’avait parlé.

Il était assis seul à une table devant trois gobelets en plastique et autant de canettes de bière.

Quand je me suis assis en face de lui, il a fait un geste pour désigner ce qu’il y avait autour de nous :

« Tu as vu ça. Ce n’est pas un buffet de gare, c’est un fast-food. J’en suis réduit à boire ma bière dans un fast-food américain. Tu as bien fait de venir, Maigret. Faut qu’on se tire d’ici. »

Jeudi

On dit beaucoup de conneries sur la dépression. Pour moi, un type qui fait la gueule parce qu’on l’oblige à boire sa bière dans un gobelet en plastique n’est pas un déprimé. Surtout si l’on se souvient que l’environnement de ce gars a été lentement grignoté et que tous ses voisins ont été déportés, le plus souvent loin dans la ville. Un peu comme s’il se réveillait un matin après une catastrophe nucléaire.

Cet homme-là est un survivant. Un héros.

Vu sous cet angle, j’en avais presque les larmes aux yeux.

On avait passé le reste du mercredi à reconstruire le quartier : toutes les maisons de la rue Wiertz, le buffet de la gare, le café des taxis ouvert toute la nuit, et même les seins de Gisèle que Bernard avouait avoir pelotés, lui aussi.
Monique était passée plusieurs fois. Juste pour voir si tout allait bien, elle semblait heureuse.

Entre 16 et 18 heures, les appels officiels s’étaient faits de plus en plus nombreux. Une voix d’outre-tombe annonçait des trains pour Wavre, Gembloux ou Namur. Autant d’endroits où nous n’avions jamais mis les pieds.

Au sujet du quartier, Bernard avait encore un truc à me dire :

« Ils font tout pour nous éliminer. Nous effacer, même le nom. Tu as vu : gare du Luxembourg, avant c’était quartier Léopold. Tout le quartier était Léopold. La Brasserie Léopold, c’est elle qui a fait le quartier. Qui nous a faits. Ces caves de promoteurs ont construit l’avenir de l’Europe sur des hectolitres de bière. Moi je te le dis, commissaire, ils ne l’emporteront pas au Paradis. »

Monique n’avait aucune raison de s’inquiéter.

Bernard était en pleine forme.

         

2 thoughts on “Episode 5

  1. Episode 5
    Chère Ariane, je vous fais une légère diatribe sur mon blog Ulysse, intitulée  » la déportation des Acadiens  »
    Bien à vous

  2. Episode 5
    Chère Ariane, je vous fais une légère diatribe sur mon blog Ulysse, intitulée  » la déportation des Acadiens  »
    Bien à vous

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