L’état juif du bout du monde

En cette fin d’hiver morose, mes baskets me démangent. J’emmènerais bien Oscar faire un petit tour au bout du monde… Au Birobidjan par exemple.

L’Etat juif du Birobidjan, un reportage de de Stanislas de Saint Hippolyte et Johan Bodin, Reporter -exclusif France 24

http://www.france24.com/fr/20080229-reporter-russie-birobidjan-juif-siberie-orientale

Et ci-dessous leur CARNET DE ROUTE:

Je ne comprends toujours pas pourquoi le directeur de la rédaction de France 24 a accepté. Je lui avais dit il y a quelques mois :

«- J’ai entendu parler d’un petit état juif créé par Staline dans les années 20. » « C’est au bout du monde », j’ai ajouté, « à la frontière entre la Sibérie et l’Extrême-Orient…». Sans trop y croire, j’ai demandé : « Ca t’intéresse ? »

Mon directeur m’a regardé dans les yeux. Il a dit oui.

Au début j’ai pensé que c’était une blague. Mais là je viens de boucler ma valise. J’ai eu un mal fou à trouver des chaussettes polaires et une Kipa.

Jeudi 7 février

La moitié du globe en un jour

Premier constat : l’Etat autonome juif du Birobidjan (c’est le nom officiel) est très loin. Nous décollons de Paris au petit matin. Au déjeuner, nous sommes à Moscou, avec un premier décalage horaire. Nouvel avion, en ligne intérieure russe. Direction Khabarovsk, à la Frontière chinoise. 9 heures de vol à contresens de la planète. On est déjà vendredi quand nous atterrissons. Nous montons dans le mythique transsibérien. Après 300 kilomètres de Taïga, on ne sait plus très bien où nous sommes ni l’heure qu’il est. Nous avons faim. Nous avons sommeil. Je crois que nous avons trouvé le bout du monde.

Vendredi 8 février

Les juifs du bout monde

Notre contact nous attend devant la gare. « Je m’appelle Anatole Yakovlevitch Rabinovitch. Pour ne rien vous cacher, je suis juif ». L’Etat du Birobidjan est un drôle d’endroit. Ici les Juifs ne représentent que quelques pourcents de la population, mais la tradition est fortement ancrée. Le monument devant la gare est une Menora, un chandelier à sept branches. L’adresse de notre hôtel, c’est avenue Shalom Aleichem. Pour la première fois j’apprends qu’il existe de la vodka kacher.

Samedi 9 février

Les reporters reportés

C’est une autre vodka que nous ont fait goûter nos hôtes, hier : de la vodka chinoise, à 60 degrés. Un bon moyen pour passer le grand hiver sibérien. Malgré un réveil difficile, il nous faut reprendre nos esprits : la venue d’une équipe de reporters français est un événement ici. Nous donnons une conférence de presse. Les journalistes du Birobidjan Stern, le quotidien local en russe et en Yiddish, ainsi qu’une quinzaine de confrères, radio et télé compris, veulent savoir pourquoi, quand on habite Paris, on s’intéresse au Birobidjan. Ils veulent aussi notre avis sur Carla Bruni.

Dimanche 10 février

Un pope chez les rabbins

Notre reportage avance à grands pas, mais aujourd’hui, au déjeuner, nous devons faire une pause. Nous sommes invités à déjeuner chez le Pope. La table est couverte de salades russes, de pâtés et de poissons, mais c’est surtout ce petit goût de XIXe siècle qui nous frappe. Le pope et son adjoint ont de longues barbes, des colliers d’or et des manières de seigneur. Des babouchkas s’empressent pour le service. Nous sommes admirablement bien reçus. Ne serait l’éclairage électrique, nous pourrions être dans un roman de Dostoïevski.

Lundi 11 février

L’enfer est ailleurs

Derrière sa caméra, Johan est d’accord. Depuis tout petit, on imagine que l’enfer doit ressembler à ça : travailler dans une usine de métal, au fin fond de la Sibérie.

Nous avons passé l’après-midi avec des métallos, dans un gigantesque hangar qui sentait le plastique brûlé et la suie. A 5 heures, on a salué les ouvriers qui rentraient chez eux retrouver leurs enfants. J’ai déjà vu des visages beaucoup plus malheureux dans le métro parisien.

Mardi 12 février

La campagne en hiver

C’est un peu une déception pour nous : il ne fait pas très froid (-20°C au mieux), et ici, on n’a jamais vu aussi peu de neige en hiver. Les gens accusent le réchauffement climatique. Moi ça me rappelle la Bourgogne en hiver. Reste l’impression sidérante d’être adossé au plus grand désert humain de la planète : la Taïga qui s’étale devant nous au nord sur des milliers de kilomètres. Plus loin encore, c’est le cercle polaire. Même s’il y a peu de neige, ça change de la Bourgogne.

Mercredi 13 février

Khabarovsk, métropole sur l’Amour

Notre reportage sur « L’état juif du bout du monde » est terminé, nous avons regagné Khabarovsk, la métropole voisine. 600.000 habitants, qui vivent sur les rives du Fleuve Amour. Nos cœurs de français s’emballent devant ce nom de rivière si poétique, et nous décidons d’aller voir l’Amour de plus près. L’Amour est beau, mais l’Amour est dur et froid. Le fleuve est pris dans les glaces. Avec nos grosses chaussures, on a marché sur l’Amour.

Jeudi 14 février

Le jour le plus long

L’impression est curieuse : le matin nous sommes sur le marché de Khabarovsk, nous achetons des poissons fumés pêchés dans l’Amour ; le soir nous dînons à Paris, c’est la Saint Valentin. Magie du décalage horaire, notre jeudi aura duré 33 heures. Malgré le confort de la business class, il y avait dans l’avion un air de « Hélas, c’est-déjà-fini ». Et une odeur tenace de poisson fumé.