Le Complexe belge de Nicolas Crousse – Extrait 10

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………………………Décompte : J – 182

Fiction et réalité se confondent. Devant le Palais royal, les faux manifestants salariés par la RTBF sont bientôt rejoints par de vrais protestataires, bien décidés à défendre l’honneur en péril de la nation. En Bulgarie, le prince Philippe est averti des « événements » en Belgique. On le voit littéralement blêmir. En Afrique, le Commissaire européen Louis Michel, ancien vice-
Premier ministre, à l’annonce de la nouvelle, s’apprête à sauter dans le premier avion pour revenir dare-dare au pays, ignorant tout de cet incroyable canular !

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Au lendemain de cette opération baptisée « Bye Bye Belgium » par le journaliste Philippe Dutilleul [[Issu de la génération Striptease (l’émission culte de la RTBF et de France 3), P. Dutilleul]], la polémique est explosive. La presse est partagée, multiplie humeurs et commentaires contradictoires, tantôt assassinant sans ménagement le canular, tantôt saluant une formidable audace et une vraie capacité à susciter le débat sur la question identitaire du pays.

L’heure est à la réévangélisation des brebis égarées. Aimons-nous les uns les autres, suggèrent presque de concert les participants politiques et médiatiques des débats télévisuels de ces quelques jours de folie. Dans ce contexte de crise, il faudra donc s’unir, envers et contre tout. Les grands quotidiens Le Soir et De Standaard s’engagent ainsi à travailler ensemble, échangeant éditoriaux et reportages. La RTBF lance au début du mois de mars 2007 une série de grands débats nord-sud, qui ressemblent furieusement à une thérapie conjugale. But du jeu : crever l’abcès. Se dire enfin tout. Et suivre les bons conseils du Premier ministre, qui invite à repartir d’un bon pied, sereins et confiants en l’avenir. Petit couac : les politiques flamands, acteurs du premier grand débat intitulé, « Mais que veulent les Flamands ? »), piègent in extremis la première émission de la RTBF (le 7 mars dernier), en ne s’exprimant qu’en néerlandais, uniquement pour le symbole. La thérapie commence bien…

Toutefois, le modèle belge est remis sur la table. Le réalisateur Joachim Lafosse [[On lui doit entre autres le très beau Nue propriété, avec Isabelle Huppert et les frères Yannick et Jérémie Renier.]] se fend d’un billet d’humeur [[Le Soir, 28 décembre 2006.]], une déclaration d’amour déguisée, destinée à Frie Leysen, directrice du Kunstenfestivaldesarts [[Festival d’art contemporain international, bruxellois et cosmopolite.]], l’un des seuls festivals du pays à proposer une programmation artistique métissée. « En ces jours de paranoïa communautaire, je ne peux m’empêcher de penser à votre exemplaire festival », salue le cinéaste.

Est citée également la Zinneke Parade [[Équivalent à la bruxelloise de la Love Parade berlinoise ou de la Gay Pride parisienne.]], grande fête de la tolérance communautaire, élevée au rang de référence.

Au lendemain de la mort fictive de la Belgique, les forces vives de la nation, politiques et médias en tête, alimentent une subtile mais réelle propagande visant à louer l’union sacrée. Et à faire la chasse aux sorcières séparatistes, à l’image de l’épouvantail Paul-Henri Gendebien, qui ne se scandaliserait pas du tout de la fin du pays, bien au contraire !

« Au secours, Tintin, reviens ! », crient de concert les défenseurs du vieux monde : un monde certes fabriqué de toutes parts, un pays illusoire, un État pétri de ces grotesques prétentions qui feraient hurler Baudelaire, mais un monde et un couple qui ont du moins l’infime avantage d’exister.

« La Belgique est une tintinocratie », écrit Patrick Roegiers [[La Belgique, le roman d’un pays, Gallimard, « Découvertes », 2005.]] : « Castré linguistiquement, Tintin n’est pas un mythe flamand. Absent à lui-même, trop à l’étroit dans sa contrée d’origine, par son imberbe frimousse de Bécassine mâle, surhaussée d’une houppe capillaire – phylactère cervical –, ce freluquet filiforme fait figure d’un État neutre et sans racines. » La tintinocratie ? À l’instar de la Belgique, elle « survit à tous les régimes, à tous les gags, à tous les avatars. Mais elle n’existe au fond qu’en imagination ». La Belgique est un songe.