Le Complexe Belge de Nicolas Crousse – Extrait 17

………………………Décompte : J [[Elections européennes de juin 2009]]- 112

Cousin de François Pignon, le Belge cache bien son jeu et sort vainqueur du dîner de cons.

Les apparences sont trompeuses. Au lendemain du 13 décembre 2006, on jurerait le Belge renvoyé à ses vieux complexes. Ses voisins, à commencer par son grand frère français, ne relancent-ils pas au sujet de l’opération « Bye Bye Belgium » le refrain jadis seriné jusqu’à la nausée de « la dernière blague belge » ? Certes. Mais le contexte a changé. Le petit complexé a pris de l’assurance. Et a fini, avec les années, par transformer son handicap en décoration. Mieux : à recycler ce néant existentiel en fond identitaire. Si un Belge est un loser, un cousin européen de Jim Jarmusch, Aki Kaurismaki ou Don Quichotte, eh bien, il n’y aurait plus lieu d’en être honteux. Après tout, voilà une famille qui en vaut bien une autre. Et rien ne ressemble plus à une étoile jaune qu’une étoile de shérif.

On veut le séparer ? Son couple bat de l’aile ? Arrière, Satan !!! C’est dans les sursauts d’orgueil qu’on fabrique les plus vieilles marmites. On le dit affable, humble et perméable à l’humour. Il n’y a rien de plus faux. Blessé dans son amour-propre, le Belge, qui adore se mettre en boîte, ne supporte pas que d’autres s’en chargent.

Bien avant le 13 décembre 2006, il se tramait quelque chose d’impalpable mais de réel. Peu à peu, le complexe s’est transformé. D’infériorité, il s’est mué en signe de distinction et de supériorité. Le transfert est classique. Il est aussi ici spectaculaire. Cela commence insidieusement, sans que personne n’y prête attention. Au début des années 90, tandis qu’il sent son image écornée, le Belge lâche par la voie du cinéma quelques missiles Scuds. Deux films bientôt cultes voient le jour en proposant chacun des univers étranges, originaux, décalés ou monstrueux. Dans Toto le héros (1991), qui tient presque du thriller onirique, un vieil homme qui prétend qu’on lui a volé sa vie, est animé par un désir de vengeance. Il cherche à faire revivre son enfance qu’il estime avoir ratée, et s’y emploie finalement en recourant à l’absurde et à la fiction. Ce film noir, doté d’une grande charge poétique, fait l’effet d’un électrochoc sur le Belge. Qui y voit sans doute inconsciemment la métaphore de son complexe de reconnaissance et d’identité. « Mais il y a désormais une voie, annonce le réalisateur Jaco Van Dormael, et elle est dans le règne pleinement assumé de l’imaginaire. »

L’année suivante, un faux reportage de fiction (tiens tiens !) radicalise cette noirceur, qui devient ici macabre et glaçante de sarcasmes. Dans C’est arrivé près de chez vous (1992), une équipe de téléreporters suit la vie de Ben, tueur en série qui explique froidement face à la caméra comment il opère pour chacun de ses crimes. Le film, qui parodie le voyeurisme du spectateur et de l’émission Striptease, propose un portrait décalé d’un homme, qui assume parfaitement son « métier » de monstre, et pousse le vice jusqu’à mélanger dans un cocktail parfaitement profane l’horreur (enfant étouffé, femmes violées, crânes éclatés) et la farce. Qui plus est, le film est porté par un jeune phénomène, dont on va presque jusqu’à se demander s’il est comédien… ou vraiment dérangé. Non, tranche la presse française à l’heure de la présentation du film à Cannes : ce dingo génial, qui porte le nom de Benoît Poelvoorde, est un Belge ! Et cette bande de dégénérés qui osent tout, ce sont des enfants namurois, dignes héritiers de Félicien Rops[[Parmi eux, Rémy Belvaux, coréalisateur, qui s’est donné la mort en septembre 2006.
]].

Bientôt, le regard de l’observateur sur l’animal belge évolue sensiblement : le Belge n’est plus tout à fait idiot. Il devient plus exactement fou. Dingo. Hénaurme. Imprévisible. Les temps changent. Après avoir joué les ringards, le Belge est vers la fin des années 90 presque tendance. Pendant que Poelvoorde conquiert le marché français, pour en devenir aujourd’hui l’une des stars incontournables, voilà que surgissent dans le PAF, et parmi une flopée d’autres, Arno, Sttellla, Philippe Geluck, Amélie Nothomb ou encore Noël Godin…