Le complexe belge – Extrait 15 bis

Illustration d'Olivier Swenne ©

………………………Décompte : J [1]- 140[[J= les élections européennes de juin.]]

Et puis, dernier venu mais pas le moindre, il y a Michel Daerden[[Un livre, « La Daerdemania » (Louis Maraite, Editions Luc Pire, 2007), préfacé par le président du Parti Socialiste Elio Di Rupo, vient de lui être consacré. Daerden apparaît sur la couverture grimé en Che Guevarra hilare.]], ministre wallon du Budget. Dont la popularité extrême contraste avec un débit lent, souvent éthylique, qui lui vaut depuis 2006 le surnom de Gainsbarre belge. Ses capacités intellectuelles sont sujettes à plaisanteries récurrentes, sur Internet (ses interviews font le tour du monde, entre autre via le site Youtube.com) et dans la presse belge, qui souligne néanmoins que, malgré un prétendu profil d’attardé mental, ce soiffard au masque de clown triste est l’un des ministres les plus habiles du gouvernement.

Illustration d'Olivier Swenne ©

Daerden et Busquin ne sont, en outre, que les arbres qui cachent la forêt politique belge. Autant le Français, ce drogué du verbe et du débat publique, n’est jamais autant à l’aise qu’en jonglant avec sa langue, quitte à passer par moment pour un de ces esthètes si souvent raillés par Molière, autant le Belge la redoute, la fuit, la maudit. Et quand il doit enfin l’utiliser, c’est dans la douleur, sans joie, et sans divertissement.

René Zayan, Marseillais installé en Belgique depuis de nombreuses années, enseigne l’éthologie à l’Université catholique de Louvain-la-Neuve. Il se passionne pour le charisme des animaux dominants… comme des leaders politiques. Et son constat est sans appel. Que le Belge ne soit pas à l’aise avec la langue est une chose en soi. Qui ne serait pas si grave, quand on sait que les trois quarts de la communication captée par un individu appartiennent au domaine non verbal : aux expressions du visage, aux manifestations du corps, au timbre de la voix… Mais là, observe Zayan[[L’auteur lui a consacré quelques articles, du temps du quotidien belge Le Matin (1998-2001).]], force est de constater que l’Homo politicus belge est bourré de complexes. Mal dans son corps. Mal dans sa voix. Mal dans la gestion des mimiques de son visage. Pas étonnant, dans ce contexte, que le téléspectateur belge se passionne davantage pour les grandes soirées électorales françaises, pleines de joutes et de drames, que pour les débats trop souvent poussifs de ses propres dirigeants politiques.

Les Français installés en Belgique sont souvent déboussolés par le rapport complexe du Belge à la langue. Si pour le Français, la langue est la matière première de l’identité, si on la brandit comme une arme d’affirmation et de pression, si on la gueule, si on la chante, si on l’exhibe, pour le Belge, c’est tout l’inverse. La langue n’est, tout au plus, que le ciment du compromis.
Un instrument de diplomatie, qui lisse plus qu’il n’attise. « Les Belges ont une peur panique du conflit,défend une Française de MSF [Médecins sans frontières] Belgique. Quand ils sont face à quelqu’un – comme moi et comme mes compatriotes – qui parle de manière frontale, ils se sentent profondément agressés. » La raison de ce malaise ? « Pour moi, le compromis est dans les gênes du Belge. Il est intégré, presque historiquement. Parce qu’il y a deux communautés dans ce pays. Et parce qu’on sait donc que pour avancer dans le débat on n’aura pas d’autre choix que de baisser le ton et d’entrer dans le compromis. Ce n’est pas étonnant si les Belges ont une longue tradition de diplomatie, sur la scène internationale. »

Le complexe de la langue ne se limite pas qu’au champ politique. Sur la scène rock, très rares sont les groupes belges qui se risquent, à la différence des Français, à oser s’exprimer dans leurs langues respectives. Zita Swoon, dEUS, Ghinzu, Sharko, Hooverphonic… Le rock belge compulse frénétiquement le dico Harrap’s pocket pour distiller ses furieux messages. Ici, point de Téléphone, d’Indochine, de Trust, de Noir Désir ou de Rita Mitsouko. Pour justifier leur passage à la langue de Shakespeare, les groupes belges évoquent la perspective d’un juteux marché anglo-saxon. Mais ce n’est là que demi-vérité. L’autre moitié, c’est que persiste ce fameux complexe de la langue. Et cette foutue peur panique du ridicule. Le rock en anglais fournit en cela un avantage précieux : (presque) personne ne le comprend.
Mais le handicap est parfois créateur de vertus. Peu à l’aise avec le verbe, le Belge a pris l’habitude de s’exprimer par l’image. Et de se transcender par la peinture, la bande dessinée, la danse ou le cinéma. De Rubens à Bruegel, de Constant Permeke à Rik Wouters, en passant par René Magritte, Paul Delvaux, Pierre Alechinsky ou James Ensor, la peinture belge – expressionniste, surréaliste ou du mouvement Cobra – offre un patrimoine pictural très fort.

La bande dessinée a, depuis Hergé (Tintin), Peyo (Les Schtroumpfs), Roba (Boule et Bill), Morris (Lucky Luke) et Franquin (Gaston Lagaffe, Spirou et Fantasio, Les Idées noires), mais jusque Hislaire (Sambre), Schuiten (Les Cités obscures), Midam (Kid Paddle) ou Francq
(Largo Winch), installé sa Mecque (et le musée de la BD) à Bruxelles. L’école flamande de danse contemporaine (Wim Vandekeybus, Ann Teresa De Keersmaeker, Alain Platel…) est l’une des plus fertiles de la planète. La force de frappe de l’artiste contemporain Jan Fabre, c’est l’image choc, quelque part entre les héritages de Magritte, Duchamp et Warhol. Et le cinéma belge, peu verbal à la différence du français, compte aujourd’hui quelques auteurs inspirés qui tirent leur force du non verbal (le regard et la tension physique dans le cinéma des frères Dardenne, le rêve et la métaphore visuelle dans les films de Jaco Van Dormael, descendant d’André Delvaux, le burlesque quasi muet d’Abel et Gordon, dans L’Iceberg).