Le pont sur la Drina

Bridge over Drina River in Višegrad, BiH. (GNU Free Documentation License)

 Bridge over Drina River in Višegrad, BiH. (GNU Free Documentation License)

Ci-dessous, un commentaire sur « Le pont sur la Drina » le magnifique roman d’Ivo Andric, comme une réflexion sur « la guerre entre peuples différents », pêchée sur le site « Le taurillon » (« magazine euro-citoyen)

De quoi faire « le pont » avec la discussion introduite par Ulysse, sur « le complexe belge ».

Le Pont sur la Drina (Ivo Andric)


samedi 29 juillet 2006, par Ronan Blaise

http://www.taurillon.org/Le-Pont-sur-la-Drina-Ivo-Andric

« Na Drini cuprija », roman yougoslave

A Visegrad, Bosnie orientale, il est un pont sur la Drina. Un grand pont de pierre du XVIe siècle reposant sur onze arches à larges travées qui, sur la route de Stambul, relie non seulement les deux rives de la Drina, mais aussi la Serbie et la Bosnie, Belgrade et Sarajevo : l’Orient et l’Occident.

A l’heure où nos billets de banque en euro (qui ont d’ailleurs cours en Bosnie-Herzégovine…) glorifient justement ces ponts qui réunissent les peuples et relient les nations, il ne nous paraît pas complètement absurde de vous présenter ce roman, fameux chef d’oeuvre de la littérature (serbo-croate) contemporaine, qui raconte l’histoire méconnue et tourmentée des pays yougoslaves.

Une grande fresque littéraire

Et c’est sur ce pont que se concentre, depuis le XVIe siècle, la vie des habitants de cette bourgade des Balkans : chrétiens, juifs, musulmans venus de Turquie ou slaves « islamisés ».

C’est là que l’on palabre, que l’on s’affronte, que l’on flirte entre jeunes gens, que l’on commerce et marchande, que l’on joue aux cartes ou aux dominos et que l’on écoute les proclamations des puissants maîtres successifs du pays, Ottomans puis Austro-Hongrois.

Ce pont sur la Drina – au centre de la narration – est là l’épicentre du récit et le point fort autour duquel se concentrent les voix discordantes des hommes, autour duquel se cristallisent leurs passions et autour duquel se structure la vie de la Communauté, se définit son destin.


La Chronique de quatre siècles d’histoire

C’est la chronique de quatre siècles d’histoire que nous rapporte ici Ivo Andric – grand romancier yougoslave et prix Nobel de Littérature 1961 – mêlant ici la légende à l’histoire, la drôlerie à l’horreur, faisant revivre devant nous mille et un personnages originaux et pittoresques :

Comme Radisav d’Uniste (ce Serbe empalé par ordre du gouverneur ottoman pour avoir tenté de saboter les travaux de construction du pont) et Fata (cette fille d’Avdaga Osmanagic qui se jeta du haut du pont plutôt que d’accepter un mariage forcé avec le fils de Mustaj bey Hamzic…).

Ou encore comme Ali Hodja : ce vieux Turc traditionnaliste qui, lors de la « crise de l’occupation » de la Bosnie-Herzégovine par les austro-hongrois, en 1878 [1], voit alors avec consternation surgir en Bosnie-Herzégovine les troupes de l’Empereur Habsbourg François-Joseph…

La vision du passé développée par Ivo Andric – à la fois historique et en dehors de l’histoire puisque en même temps légendaire et réelle – est toute centrée sur la Bosnie, cette région centrale de l’ex-Yougoslavie où se rencontrent et se heurtent l’Orient et l’Occident, et où se côtoient plusieurs nationalités et religions : Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Bosniaques musulmans (avec leurs ancêtres bogomiles…) et communautés juives séfarades.
Sinistres présages

Le comité Nobel avait ainsi – en 1961 – souligné chez cet auteur « la force épique avec laquelle il a(vait) su retracer les thèmes de l’histoire de son pays », décrivant tout à la fois les haines entre confessions et nationalités rivales et la complexité des rapports humains.

Ainsi, en 1914, le pont de Visegrad est endommagé par une explosion (mais, malgré tout, demeure debout…). Sinistre présage grâce auquel ce roman publié en 1945 – écrit par un bosnien d’origine croate (mais ’’yougoslave’’ de coeur et de par ses engagements politiques…) – nous parait aujourd’hui mystérieusement prémonitoire et prophétique.

Pouvait-il en effet alors savoir que la nouvelle Serbie indépendante, née des guerres nationales des années 1990, se choisirait comme hymne national la « Marche sur la Drina », ce chant patriotique de Stanislas Biniecki et Miloje Popovic ? Ce chant nationaliste, datant de la première guerre mondiale, qui glorifie les victoires remportées par les Serbes contre leurs ennemis austro-hongrois…

En effet, ce roman est davantage la fresque humaine de la vie quotidienne de petites gens désireuses de vivre en paix ensemble, plutôt que celle des grandes puissances belliqueuses avides de conquêtes ou de ces puissants de ce monde avides de pouvoir. Et c’est à ce titre que ce récit nous invite à penser que la guerre entre peuples différents – dans l’ex-Yougoslavie comme ailleurs – n’est décidément pas une fatalité.