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La belle et surprenante histoire de Margarethe Braune et de la Tour Eggevoort




En se promenant un jour d'automne 1969 dans le parc Léopold, Margarethe Braune et son mari n'imaginaient pas faire une découverte qui changerait le cours de leur existence...

Arrivée à Bruxelles comme fonctionnaire au « Marché Commun », comme on disait alors, Margarethe Braune s'attache rapidement à cette capitale à taille encore humaine, dont elle apprécie la qualité de vie. Quand son mari, resté en Allemagne pour son travail, vient la rejoindre les weekend, le couple, passionné d'histoire et de livres anciens, se plaît à découvrir le quartier, la ville, sa petite et sa grande Histoire.

Au cours d'une de leurs flâneries dans le Parc Léopold, ils aperçoivent une curieuse bâtisse de brique rouge, surmontée d'une tourelle dépassant d'un mur. Recouverte de lierre et entourée de ronces, elle est quasiment inaccessible, à moins d'enjamber ces obstacles auxquels s'ajoutent la nature du terrain, marécageuse dans cette ancienne vallée de Maelbeek, et un chat qui, en maître des lieux contrarié, « accueille » les importuns en soufflant bruyamment à leur approche.

Qui est donc le propriétaire de cette Tour ?

Il en faut plus pour faire reculer Margarethe et Peter Braune qui, sans tarder, s'enquièrent de savoir à qui appartient la petite Tour. En 1969, nous sommes encore bien loin de l'internet et les recherches prennent « un certain temps ». Un ouvrage de 1914, signé Louis De Pauw et consacré à la Vallée du Maelbeek, leur apprend que la Tour, qui faisait partie du domaine d'Eggevoort, daterait du XVe ou XVIe siècle, ce qui en fait l'un des plus anciens vestiges d'architecture gothique civile de la Région bruxelloise.

Les Braune apprennent par ailleurs que son propriétaire n'est autre que la Ville de Bruxelles, qui semble avoir oublié jusqu'à l'existence de la Tour, alors en bien piteux état. Le dernier gardien du Parc Léopold (le propriétaire du chat) y a pourtant vécu plusieurs années, mais depuis que l'heure de la retraite du brave homme a sonné, la Tour est retombée dans l'oubli et son état s'est rapidement dégradé... jusqu'à l'arrivée des Braune.

La découverte de la Tour Eggevoort par Margarethe et son mari...

Une fois identifié le propriétaire de la Tour, notre jeune couple de Bruxellois d'adoption se met en rapport avec les services de la Ville, se déclarant intéressés à louer et occuper la Tour.

Régulièrement oubliée, régulièrement sauvée par les citoyens

Plusieurs mois passent, sans nouvelles. Mais alors que les Braune n'y pensent (presque) plus, la Ville de Bruxelles répond enfin à leur courrier, intéressée par leur proposition. Un accord prend forme : la Ville louera le bien après remise en état du gros oeuvre (toiture et vitraux), tandis que les Braune feront placer le chauffage central et des sanitaires. En mars 1971, le rêve un peu fou de de Margarethe et Peter se réalise enfin, la Tour, sortant de l'oubli, retrouve une nouvelle jeunesse, et le chat du gardien, amadoué, retrouve un logis chauffé...

Au fil de leurs recherches sur l'histoire de la Tour, Les Braune apprendront c'est que ce n'est pas la première fois qu'elle fut ainsi sauvée de l'oubli grâce à la détermination de citoyens attachés à leur patrimoine. En 1919, peu après la publication de l'ouvrage de Louis De Pauw, le Comité du Vieux Bruxelles alerte les autorités bruxelloises sur la tour, qui appartient alors à un propriétaire privé, signalant l'intérêt que la Ville pourrait avoir à s'en porter acquéreur pour cause d'utilité publique, de la restaurer et de l'inclure dans le Parc Léopold, alors en phase d'agrandissement.

C'est chose faite en 1921 et la Ville s'acquittera fort bien de sa mission de restauration, mais faute de lui attribuer une affectation spécifique et une surveillance de ses abords, tout sera rapidement à recommencer. Une dizaine d'années plus tard, ce sont d'autres citoyens, formant le Comité de Sauvegarde des Souvenirs brabançons, qui viendront à sa rescousse, puisant dans leurs propres deniers pour la remettre en état.

Puis viendront la guerre et à nouveau, l'oubli, avant que la Tour ne devienne le logement de fonction du gardien du Parc... et de son chat.

Le Parc Léopold classé grâce à Margarethe Braune

Sans le savoir, Margarethe et Peter Braune s'inscrivaient donc dans la lignée de ces amoureux de Bruxelles qui font qu'aujourd'hui, la Tour Eggevoort est toujours debout. Tout récemment, l'Association du Quartier Léopold déposait une demande de classement de la Tour, une procédure qu'avait tentée sans succès Margarethe Braune, dès 1972, sentant peser la menace d'un projet immobilier tout proche. La démarche n'aboutira pas au classement de la Tour en tant que monument mais elle aura cependant pour conséquence d'attirer l'attention des Monuments et Sites sur l'importance de protéger le Parc Léopold, dont l'ensemble sera classé en 1976. Si le parc est aujourd'hui protégé, c'est donc un peu, et même beaucoup, grâce à Margarethe Braune.

"Cette tour n'existe pas"...

La belle aventure durera près de 15 ans

Situé en fond de Vallée du Maelbeek, le terrain sur lequel est construit la Tour est humide. A l'origine, l'annexe servait d'ailleurs de vivier. Lorsqu'elle est habitée et que le terrain est régulièrement entretenu, l'humidité n'est pas un problème. Mais la construction de l'immeuble Amelinck tout proche, avec ses fondations, ses caves, ses parkings souterrains, aura pour effet de détourner des nappes phréatiques et de réveiller une source, transformant le jardin en un terrain boueux et la cave de l'annexe, en piscine.

Les Braune auront beau installer une pompe dans leur cave, Margarethe aura beau multiplier les courriers aux autorités de la Ville, rien n'y fera. Une fois l'immeuble construit, l'ombre portée sur le terrain par l'immense barre d'appartements privera la petite tour d'ensoleillement une bonne partie de la journée, ne faisant qu'aggraver les problèmes d'humidité.

Au bout de longs mois de résistance et de nombreux courriers aux pouvoirs publics, fatigués de vivre dans l'humidité et les pieds dans la boue, Margarethe et Peter finiront par quitter la Tour, préférant garder le souvenir des moments heureux qu'ils y avaient passés. Ils s'en iront vivre non loin de là, dans le Quartier Léopold. Avec leurs voisins et amis, ils s'emploieront à défendre, contre vents et marée, le patrimoine et la qualité de vie de ce quartier.

Début janvier, Margarethe Braune nous quittait

Avec son départ, c'est une page de l'histoire de la Tour Eggevoort qui se tourne. Mais elle aura contribué, sans conteste, à en écrire l'un des plus beaux chapitres.

A l'heure qu'il est, avec Peter, son mari, et les amis qu'elle aura retrouvés, là-haut, elle est peut-être en train de boire un verre à notre santé et à celle de la Tour qu'elle aimait tant. A leurs pieds, le chat du gardien leur tient compagnie, pour l'éternité...

© Francesco Salvi

A la Noble Dame d'Eggevoort,

Nombreux sont ceux qui ne le savent pas mais dans le parc Léopold cache une petite merveille. Il s'agit de la Tour Eggevoort, l'un des plus anciens vestiges d'habitation civile de Bruxelles. Elle date du XVI siècle et accompagnait un paysage agricole, caractérisé surtout par un chapelet d'étangs ou se pratiquait l'élevage de la carpe et du brochet.

Depuis plus de 150 ans, la tour et son annexe du XVIII siècle ont été régulièrement sauvées de la destruction, puis oubliées à nouveau. L'Association du Quartier Léopold a engagé une procédure de classement avec pour objectif aussi de sortir la belle endormie de l'oubli.

La dernière personne à l'avoir occupée et restaurée est Margarethe Braune, qui nous a quittés récemment. Dans les années 70 et 80 du siècle dernier, avec son mari elle a été la dernière châtelaine d'Eggevoort. Grâce à leur engagement ils ont non seulement restauré un témoignage historique exceptionnel mais également engagé l'ensemble du parc Léopold dans un processus de classement. Il était temps, car l'extension des implantations institutionnelles européenne allait atteindre les abords même d'un secteur du Quartier européen et de la vallée du Maelbeek particulièrement préservé d'une urbanisation particulièrement intrusive.

Liebe Margarethe,

L'association du Quartier Léopold, dont tu es aussi l'une des fondatrices, ne te laissera pas dans un coin oublié de notre mémoire, car nos interrogations d'aujourd'hui sur l'avenir de notre quartier, en chantier permanent, comme bien plus largement sur l'avenir d'une Europe en crise plus que jamais, sont nourris par tes engagements en faveur de notre environnement urbain, comme sur le terrain plus général de la construction européenne.
Nous proposerons aux administrations publiques bruxelloises qu'une plaque commémorative soit apposée sur la Tour Eggevoort, pour leur rappeler que sans engagement des habitants de la vallée du Maelbeek, le Quartier Léopold en train de devenir toujours plus européen aurait perdu toute humanité.

Zu dir und allen die dir Lieb sind.

L'association du Quartier Léopold

Article lié : Classer et restaurer la Tour Eggevoort !

 

 


Post date: 2019-02-08 11:09:21
Post date GMT: 2019-02-08 10:09:21
Post modified date: 2019-03-04 16:08:00
Post modified date GMT: 2019-03-04 15:08:00

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