Rue de Fleurus, une habitante se souvient

1. ±1974. Les habitants ont tenu à poser la "presque" première pierre du nouvel édifice de l'immeuble Trône-Paris-de Meeûs-Caroly. Photo de Marjolaine

– Dépêchez-vous de venir avant que les habitants ne disparaissent tous.

 D’accord. Quelle est votre adresse?

 J’habite la rue de Fleurus, près du square de Meeûs. Vous la reconnaîtrez, elle s’honore de trois maisons.

Pince sans rire, Marjolaine. Je me réjouis de la rencontrer.

Coin rue Caroly et rue de Fleurus avant démolition en 1973. Photo Marjolaine.

Nous voici installés face à son bureau, couvert de paperasse. Notre hôte échange quelques mots avec Oscar, heureux de lui montrer les bricoles qu’il promène dans son sac à dos. Marjolaine est originaire du Limbourg. Elle est aujourd’hui installée au premier étage d’une petite maison blanche à jardin, dans le quartier européen. Les meubles de bois sombre et les vitrines de miniatures racontent une autre époque. Sa jupe écossaise verte et noire, son pull sans manches rouge sur un chemisier blanc, me rappellent ma grand-tante d’Anvers.

« Je suis arrivée au quartier Léopold en 49, rue de Trèves, de l’autre côté de la rue Belliard, et j’ai emménagé de ce côté-ci en 68 (rue de Fleurus). Les promoteurs ont démoli le pâté d’en face (Trône-Paris-Meeûs-Caroly) en 73. En 1 an tous les habitants étaient partis. Notamment l’imprimerie Boreux, le couturier Richard et le fleuriste de la rue de Paris. Quatre d’entre eux sont décédés cette année-là. Il y avait de superbes maisons: portes cochères, escaliers de marbre, maisons arrière comme chez moi, … L’autre bloc (Trône, Idalie, Parnasse, Caroly) appartenait aux « pauvres » Soeurs de la Charité de Gand et a été vendu à Bernheim-Outremer. Ils ont construit à la hollandaise: il manque 50 centimètres dans chaque pièce. Au 18-19 square de Meeûs, c’est plus réussi: on a évité le style boite d’allumettes en verroterie. La façade affiche pierre bleue et ferronnerie. Notez que les boiseries, c’est du carton-pâte. On peut enfoncer ses ongles dedans.

A l’époque de l’Association Quartier Léopold, je me suis bien amusée. Je me souviens avoir collecté des signatures pour sauver le bureau de poste du quartier (phagocyté par le Parlement Européen) et pour le réaménagement de la place du Luxembourg, autour de la gare. La Fondation Roi Baudouin défendait un beau projet de style néo-classique. J’ai eu beau faire la grimace aux architectes de la SEL. Rien n’y fit: il fallait moderniser la place. Je collectais mes signatures en chaise roulante, poussée par une étudiante. 300 signatures suffisaient pour envoyer une lettre aux ministres, qui me répondaient de leur « politesse » standardisée.

J’ai été très impressionnée par le documentaire « Bruxelles Requiem » d’André Dartevelle, et son horloger. Ce dernier racontait les impressionnantes maisons de maître qu’il visitait pour réparer les belles horloges. Leur tic-tac rythme le reportage. Lui aussi, il avait dû déménager. »

On passe dans la pièce à côté pour fouiller les albums photos. C’est promis, elle copiera ses vieux clichés pour le site du quartier européen (cfr ci contre).

« Chaque fois que je vois une affiche rouge (avis de permis d’urbanisme), je téléphone à Henri Bernard (AQL). Je reçois régulièrement de belles lettres de candidats acheteurs. Il n’y a pas longtemps, j’en avais reçu une exceptionnellement sans faute. J’ai téléphoné et j’ai demandé si c’était pour démolir ou pour restaurer. « Je sais pas » a répondu ce promoteur-amateur.

Nous sommes les survivants dans le quartier. Il y a ici beaucoup de chaleur humaine. On ne se connaît pas, on se salue, et finalement, on va aux enterrements. Quand un nouveau commerce s’ouvre, on va voir. La patronne du snack-sandwich, Mme Coquelicot, connaissait tout le monde et créait des liens. On se téléphone encore de temps en temps pour se raconter les potins et les catastrophes. Avant le snack, il y avait une épicerie. Aujourd’hui, pour faire mes courses, je dois aller chaussée de Wavre ou chaussée d’Ixelles, …, une merveille de trottoirs quand on est en chaise roulante! »

Et pour remercier Oscar de sa patience, Marjolaine lui offre une équipée sur son monolift (monte-escalier). Arrivé en bas Oscar s’écrie: « Encore! » M. H. commente: « Vous voyez, il ira loin ce jeune homme. »