Une fiction de quartier – IIème épisode

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Rien ne va plus. Manque affectif ou mal du pays? Le fromage divin [[Allusion au Caprice des Dieux, surnom donné au bâtiment gigantesque du Parlement Européen]] qui surplombe ce matin électrique d’un air plus défiant que jamais lui donne le mal de mer. Robin, étourdi, emboutit un piéton.

Il n’a pas le temps de s’excuser que l’homme qui a reconnu en lui un « nouvel habitant du quartier », lui adresse un sourire malicieux, et se présente : « Hercule Bernard, enchanté, j’habite ici en face. Avez-vous remarqué combien la traversée du pont de Wavre est devenue un réel danger pour les piétons. C’est incroyable quand on pense que l’accord cadre de juin 88, destiné entre autres à prévenir les accidents et nuisances, … Et l’homme aux lunettes carrées de se lancer dans une tirade incroyable reliant le camembert, les iguanodons, l’Afrique, la Région Bruxelloise, les parkings du Parlement Européen, la beauté des maisons de la rue Vautier et … un bas-relief de Rodin.

Une petite décharge électrique, résultat manifeste d’une connexion nerveuse inattendue dans le cerveau fatigué de Robin enclenche en lui un déversement d’images croisées de son cauchemar, de son arrivée à Bruxelles et des récits de l’Indien numéro un du quartier Léopold. Il décide aussitôt de quitter définitivement les sentiers de la raison pour s’abandonner tout entier aux détours improbables de cette journée qu’il ressent désormais comme prometteuse. Robin perçoit en effet combien la cohérence des propos d’Hercule relève d’un niveau de compréhension de la réalité qui surpasse le raisonnement traditionnel. Il comprend que cette mise en liens multiple, ce zigzag logique pourrait éclairer le labyrinthe ténébreux de sa propre existence, et du destin qui l’a arraché au soleil de la Sardaigne pour le parachuter dans le lieu de la tectonique des plaques européennes.